Lors de mon dernier atelier d’ériture, j’ai demandé aux participants d’écrire une lettre à l’un de leurs proches, écrite quelques jours avant leur mort (celle de l’écrivain, pas du proche). Cette lettre devait mettre à l’honneur un objet du quotidien, sorte de pierre angulaire de l’écrit.
J’ai décidé d’écrire à mon papa, et d’utiliser le cadeau d’une amie, qui est posé sur mon bureau et que je vois chaque jour. Un néon en forme de mot : Dream.
Papa,
Je crois que tu l’as su avant moi… dans quelques jours, je te rejoindrai, là où tu es parti depuis de nombreuses années maintenant.
J’espère que tu as tout préparé, la grande et belle lumière blanche, le cocon, la chaleur mais surtout l’apéro et les boules de pétanque. Oui, je sais, les tiennes sont dans le coffre de ma voiture. On les gardera pour Jules et Benji.
Je ne sais pas pourquoi je t’écris à toi, mais tu es celui qui m’est venu à l’esprit de suite. Tu reviens souvent dans mes rêves. Tantôt vieux, tantôt jeune, parfois beau, souvent beauf.
Ma vie aura été belle papa. J’ai réalisé tant de rêves : nager avec les dauphins et les requins baleine, voir les aurores boréales en Islande, exulter quand on est devenus champions du monde 3 fois, tenir les petits doigts boudinés de mes enfants, recevoir un César pour mon scénario et un Goncourt pour mon roman, savourer des moments simples en famille ou avec mes amis, avec dans les regards, bienveillance et douceur.
Des rêves de terrienne. Et là-haut, c’est quoi vos rêves, papa ? Est-ce que vous dormez ? Est-ce que vous rêvez ? Est-ce que les humaines pour faire rêver, franchement ?
Papa, tu te souviens, toi, de tes rêves ici bas ? Je me souviens moi, du seul rêve que tu m’avais évoqué. Toi, tu faisais partie de la Vieille France, celle qui ne parle pas, celle qui murmure à peine, celle qui rêve encore moins, ou alors en silence.
Mais je me souviens de ce soir-là, dans le jardin. On ne passait pas beaucoup de temps ensemble. Tu ne m’as jamais trop porté d’attention. Tu n’as jamais vraiment initié de vraie conversation avec moi. Mais, ce soir-là, sous la lune, tu m’as dit : « ma fille, je rêve d’aller à Bora Bora. Et si je n’y vais pas, tu iras pour moi. »
D’ailleurs ça ressemblait plus à un ordre qu’à une suggestion.
Papa, je ne suis jamais allée à Bora Bora. Es-tu fâché ? Et si, dans quelques jours, tu me prenais sous tes ailes d’ange et qu’on y allait ensemble, à Bora Bora ?
Papa, un rêve, c’est comme le bonheur. Il ne vaut que s’il est partagé.